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Repreneuriat ou relève d’affaires?

12 janvier 2021 Propulser son commerce
Véronique Bergeron 5 minutes

Le Québec est depuis toujours un incubateur d’idées. Nous sommes reconnus à travers le monde pour notre savoir-faire unique et nos idées de grandeur! Des idées qui ont mené à la mise sur pieds d’entreprises qui ont été traditionnellement cédées de génération en génération. Si cette affirmation était vraie il y a quelques temps, il en est tout autrement aujourd’hui. Plusieurs fleurons de l’entrepreneuriat de chez-nous n’ont plus le privilège de voir leurs rênes se léguer dans une tradition familiale.

C’est justement à ce sujet que nous avons rencontré Jessy Turcot de Turcot Olivier Optométristes, partenaire des Femmes en affaires de la CCITB. Jessy nous parle à cœur ouvert du privilège qu’il a eu de reprendre le flambeau de l’entreprise familiale, des tabous de notre société en lien avec la relève d’affaires familiale et de sa déception de voir certaines entreprises phares de chez-nous glisser dans des mains étrangères.

Jessy Turcot n’avait pas envisagé de suivre les traces de sa mère lorsqu’est venu le moment de choisir sa voie professionnelle. Jessy se voyait déjà œuvrer en administration ou en marketing pour de grandes entreprises et à suivi son parcours universitaire avec cette idée en tête. Il s’est alors rendu compte que son travail et ses actions pourraient avoir un impact plus significatif et plus rapide s’il travaillait dans une plus petite entreprise. C’est d’abord pour offrir un soutien à l’entreprise co-fondée par sa mère que Jessy est venu travailler pour l’entreprise familiale. Finalement, ce choix s’est imposé comme la chose à faire pour lui, il souhaitait poursuivre le travail entrepreneurial entamé par la génération qui le précédait.

Faire sa place en tant qu’autre chose que « le fils de » a été tout un défi pour Jessy qui s’est d’abord buté aux tabous qu’entretient généralement la société dans un cas de relève familiale. Les « on sait bien, c’est le fils de la propriétaire » ou encore « il a eu un passe-droit », Jessy les a réellement perçus et a dû travailler fort pour démontrer qu’il méritait la place qu’il prenait au sein de l’entreprise familiale. Jessy nous confie : « Souvent, agir comme relève est mal vu par les gens de l’extérieur parce qu’ils pensent que tu n’as pas mérité ta place. De plus, certaines relèves d’affaires potentielles voient elles-mêmes d’un mauvais œil le fait de reprendre le flambeau car elles ne veulent pas faire la même chose ou avoir la même vie que la génération qui les a précédés. » En plus de vouloir faire ses preuves pour lui-même, il a dû aussi travailler d’arrache-pied pour être digne de l’entreprise qu’a fondée sa mère et mérité sa place aux yeux des fondateurs de l’entreprise, mais aussi pour tous les gens de l’extérieur qui doutaient de ses capacités et de sa volonté sincère de poursuivre la lignée à succès de Turcot Olivier Optométristes. « Le regard extérieur ajoute une pression, mais je trouve que c’est une bonne pression. Je voulais prouver au monde que je suis plus que mon nom, que je suis un entrepreneur à part entière et que je veux faire de la relève de l’entreprise familiale un succès. » Plusieurs tabous restent encore à briser pour encourager les relèves à reprendre les entreprises familiales.

Le terme à la mode qui circule dans le jargon des affaires pour désigner la relève d’affaires est « repreneuriat ». Pour Jessy, même le mot contribue aux tabous associés à la relève d’affaires. « À mes oreilles, le terme repreneur sonne péjoratif. On dirait qu’on parle de vautours qui viennent picosser dans les restes. Selon moi, ça ne rend pas justice à la relève d’affaires qui, dans la vaste majorité des cas, souhaite travailler fort et a le désir et la volonté de poursuivre et de multiplier les succès des entreprises familiales. » Selon Jessy, le terme « relève d’affaires » est beaucoup plus approprié et à une sonorité beaucoup plus positive!

Pour Jessy, la relève d’affaires est également une façon de conserver le savoir-faire et l’expertise développés ici de génération en génération. « Certaines entreprises bien de chez-nous ont développé un savoir-faire spécialisé qui devient parfois une fierté nationale. C’est trop dommage de voir ces fleurons disparaître aux mains d’entrepreneurs étrangers. » Jessy admet que suivre la voie professionnelle familiale n’est peut-être pas le plan de vie de plusieurs relève potentielle. Toutefois, tellement de différentes avenues sont possible dans la direction, la gestion et le développement d’une entreprise que selon lui, il est possible d’y trouver son compte et de s’entourer d’une équipe spécialisée dans le domaine de l’entreprise pour balancer le tout. « Ce que je déplore, c’est que plusieurs relèves d’affaires potentielles refusent catégoriquement même l’idée de poursuivre l’entreprise familiale. Parfois, ce n’est que lorsqu’il est trop tard qu’on se rend compte que nous avions entre les mains un beau projet de carrière, une possibilité de bons revenus. Je pense que juste le fait d’évaluer les possibilités et de prendre le temps de réfléchir à quelle pourrait être notre place dans l’entreprise familiale est essentiel, parce qu’une fois l’opportunité disparue, elle ne repassera pas. »

Il va sans dire aussi que ces entreprises qui restent chez nous aident également l’économie locale. Si toutes ces PME disparaissaient du jour au lendemain, laissant toute la place à de grandes multinationales étrangères, les emplois à salaire modique se multiplieraient et le portrait des entreprises et de l’éventail de possibilités pour les consommateurs s’en trouverait diminué.

Il n’est pas facile de se partir en affaires, tous les entrepreneurs en savent quelque chose. Il n’est pas simple non plus de reprendre les rênes d’une entreprise, les « repreneurs » en savent quelque chose. Toutefois, il y a un avantage marqué à ne pas tout reprendre depuis le début lorsqu’on fait partie d’une relève familiale. Pour la clientèle, le nom de l’entreprise demeure le même et donc, la confiance dont fait preuve cette clientèle reste souvent la même, ce qui donne une longueur d’avance qui est non négligeable. Pour Jessy Turcot, reprendre l’entreprise familiale est une chance inouïe qui ne devrait pas se laisser passer. Le défi collectif est donc de trouver une façon de redorer le blason de la relève d’affaires, autant pour le regard extérieur que pour les potentielles relèves. Jessy se fait une mission de promouvoir les avantages et ultimement les bienfaits de la relève d’affaires et il insiste : « Si on n’essaie pas, on ne peut pas réellement savoir si la relève est faite pour nous. Je conseille à toutes celles et ceux qui ont cette opportunité d’au moins tenter le coup. C’est une opportunité en or que de poursuivre le travail que les générations qui nous précèdent ont entamé, et c’est surtout une occasion qui ne se représentera jamais dans une vie. »

Je pense que juste le fait d’évaluer les possibilités et prendre le temps de réfléchir à quelle pourrait être notre place dans l’entreprise familiale est essentiel, parce qu’une fois l’opportunité disparue, elle ne repassera pas.

Jessy Turcot, Directeur général Turcot Olivier Optométristes

Soyez votre propre boss, vivez l’indépendance financière et changez le monde ! Depuis quelques années, l'entrepreneuriat est devenu quelque chose de sexy. Pour moi, ça ne l’était pas et loin de là.

J’ai vu ma mère travailler les soirs et les week-ends pendant des années et finalement voir le fruit de tout son travail uniquement plusieurs années plus tard. Je me rappelle à l’âge de 10 ans de partir les ronds de la cuisinière et commencer le souper parce qu’elle était prise avec un client au centre-ville. Reprendre l’entreprise familiale n’a pas été sans difficulté. Il ne faut pas penser que reprendre est facile. Entre trouver sa place, s'approprier une vision, il est important de reconnaître notre propre valeur. Nous ne sommes pas notre parent et nous ne sommes pas l’entreprise, nous sommes simplement l’entrepreneur qui reprend le flambeau. Parce que comme Jessy, je ne me qualifie pas de repreneuse, je suis une entrepreneure déterminée qui a saisi une opportunité d’affaires. Avoir repris l'entreprise est certainement la plus belle opportunité pour me donner la liberté d'écrire une grande histoire.

Marie-Claude Duquette, présidente du Groupe Triton

Je n’étais qu’un enfant, et je savais que je ne voulais pas reprendre l’entreprise de mes parents : Microbrasserie et vignoble Les Vents d’Ange et Le centre d’interprétation de la courge. J’ai décidé de faire mon propre chemin, sans trop m’éloigner. Lorsque j’ai terminé mes études universitaires, je suis devenue attachée de presse, j’adorais mon travail, mais drôlement, j’avais toujours l’entreprise en tête. J’avais l’impression que je passais à côté de quelque chose, je me disais que j’allais regretter toute ma vie si je ne revenais pas sur mes paroles , je devais essayer. J’ai demandé à mon père s’il y avait de la place pour moi, pour mes idées, et quelques semaines plus tard, je quittais mes fonctions pour revenir sur la terre familiale.

Presque 5 ans plus tard, pour de nombreuses raisons, j’ai décidé de prendre un autre chemin. Je ne regretterai jamais d’être venu voir ce qu’était l’entrepreneuriat, d’être devenue une relève d’affaires. Je me considère privilégié d’avoir été aux côtés de ma famille, mais finalement ce n’était pas pour moi, et c’est correct. Je me dis que je suis revenue au vignoble pour mieux en repartir, tout simplement!

Alexandra Lauzon, Chargée de projets CCITB, volet industriel

Il est important de garder en tête l’objectif de l’entreprise, de vouloir atteindre une certaine croissance, mais surtout de garder l’approche client qui a fait de l’entreprise sa réputation au fils des années. En fait, il s’agit d’évoluer tout en restant connecté aux valeurs de bases de celle-ci. Surtout en ce qui concerne l’entreprise familiale qui est « Hélène et Serge », nous voulons continuer d’amener l’image de confiance auprès de notre clientèle qui nous est fidèle depuis tant d’années. Prendre la relève d’une entreprise en santé nous amène à réfléchir sur la vision à long terme. Il est important de l’alimenter et d’innover pour qu’elle grandisse.

Audray & Josiane Rivet, Équipe Hélène et Serge & Filles, REMAX

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